Une terrible vendetta

QUAND, après la victoire d’Austerlitz, Napoléon fut entré à Vienne et qu’il commença à négocier les préliminaires du traité de Près-bourg, il apprit que, parmi les conseillers de l’empereur d’Au­triche, se trouvait Charles-André Pozzo di Borgo…
L’officier qui lui avait apporté la nouvelle fut stupéfait de voir l’Empereur changer de couleur, s’emporter furieusement, frapper du pied et jeter par terre les papiers qui encombraient son bureau.

— Que l’on m’appelle   Talleyrand!   s’écria-t-il. Dès que le ministre parut, il lui donna un ordre bref, un de ces ordres que nul n’osait discuter :
— Je veux, avant toute chose, l’extradition de cet homme.
Pozzo di Borgo, d’une noble famille corse, avait été dans sa jeunesse le compagnon et l’ami de Bona­parte. Tous deux étaient des partisans et des admi­rateurs de Paoli, tous deux professaient des idées libérales. Alors que Bonaparte poursuivait sa carrière militaire, Pozzo di Borgo s’était fait élire député à l’Assemblée législative, puis, la Révolution ayant évo­lué du côté de la Terreur, Pozzo avait regagné son île où grondaient les discordes. Bonaparte avait pris le même chemin.
En 1792, les deux jeunes hommes s’étaient affron­tés. Il s’agissait d’obtenir l’élection de l’un d’eux au grade de lieutenant-colonel des milices. Bonaparte l’avait emporté. Une haine sourde était née dans le cœur de son ami, qui se mit à exciter Paoli à aban­donner la cause de la Révolution et à faire appel à l’Angleterre.

Paoli écouta les avis de son lieutenant. Les Anglais débarquèrent dans l’île; Bonaparte les combattit, il fut vaincu et dut s’enfuir avec les siens.
Pozzo di Borgo triomphait. Nommé par l’Angleterre président du Conseil d’État de la Corse, il poursuivit de sa haine tout ce qui touchait aux Bonaparte.

Il s’en prit aux choses elles-mêmes et leur maison d’Ajaccio fut brûlée et détruite.

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Une action d’éclat

ARTÈNE est une petite cité qui ne manque pas d’agrément. Ses maisons construites en pierres de taille sont disposées en amphithéâtre au-dessus du bas­sin du Rizzanèse. La vieille ville, avec son dédale de rues aux hautes façades noires, présente une physionomie très particu­lière, et ses habitants se distinguent par une humeur plus renfermée des habitants des autres cités. Non point que les gens de Sartène soient hostiles aux étrangers, mais ils se lient peu facilement et sont très secrets sur ce qui les touche personnellement.

Telle n’était point pourtant la veuve Montetresino, une femme presque centenaire qui habitait et qui habite encore, espérons-le, une antique et solide maison tout en haut de la ville.
C’est par hasard que nous avions fait la connaissance de la nonagénaire, et nous n’avions pas parlé dix minutes avec elle, qu’elle nous invitait à venir dans sa demeure voir une médaille qui, à l’en croire, était comme une sorte de trophée pour sa famille.
Le logis de la veuve était sombre, mais d’une méticu­leuse propreté. Elle nous y reçut avec beaucoup de dignité et, après les congratulations d’usage, lorsque nous fûmes assis, elle alla chercher dans un tiroir fermé à clé – seul tiroir de ce genre dans la maison — une petite boîte de carton qu’elle nous mit entre les mains avec un visible respect. Nous ouvrîmes la boîte et, sur un lit d’ouate, nous vîmes une pièce d’or ou plus exactement une médaille portant la date du 20 août 1662.

Un soleil, une pyramide, un fond de cité où se détachait le profil d’un dôme : Rome.
Il ne nous fut pas difficile d’identifier cette médaille. C’était celle que Louis XIV avait fait frapper pour commémorer l’incident de la garde corse et la satisfaction qu’il avait obtenue du pape Alexandre VII. Que venait faire cette médaille chez la veuve? En quoi était-elle liée à l’histoire de sa famille? La vieille femme, ayant vu notre curiosité allumée, nous donna d’elle-même l’ex­plication que nous souhaitions. Le récit qu’elle nous fit remontait à un certain Napoleone Montetresino, son aïeul en ligne directe, qu’elle qualifiait avec une vanité irrévérencieuse de plus mauvais garçon de la Corse.

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Casa dei Turchi

SI vous suivez en auto la route qui joint Calvi à Ile Rousse, ne man­quez pas de faire un crochet jusqu’à Corbara. Par le chemin bordé d’immenses figuiers de Barbarie, qui envahissent les ter­rains incultes et enclosent les plantations d’oliviers et d’oran­gers, on arrive à une bourgade à peine plus grande qu’un village, mais qui renferme des souvenirs fort intéressants.

A un kilomètre de là s’élève un monastère, qui appar­tint   aux   Dominicains   et   qui,   aujourd’hui,   donne l’impression du désert et de la dévastation. Les portes, les fenêtres et jusqu’aux cheminées ont été enlevées. La chapelle a été pillée, le cloître est en ruines. C’est dans ce couvent que le Père Didon, célèbre prédicateur, passa des années en dis­grâce.

La visite de ce monastère nous avait pris plus de temps que nous ne le supposions et, en rentrant dans le bourg de Corbara, la faim nous tenaillait si cruellement que nous hésitions à pousser jusqu’à Ile Rousse. Nous aurions voulu à toutes forces déjeu­ner là où nous étions, mais il n’y avait rien qui res­semblât à un restaurant.

Tandis que nous discutions avec animation, on pourrait même dire avec passion, nous fûmes abordés par un homme fort aimable qui nous dit :

— Vous parlez de déjeuner, je puis vous indiquer la seule maison où vous trouverez une cuisine conve­nable.

Ce discours nous transporta d’aise et l’un de nous s’écria :

— Monsieur,   nous   vous   serions   infiniment   obligés si vous vouliez bien nous montrer cette maison-là. Notre interlocuteur se mit à rire :

— C’est la mienne. Je vous offre un déjeuner simple mais qui, tout au moins, vous donnera la force nécessaire pour visiter cet après-midi les curiosités   de   la région.

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Sœur Pascaline

SUR la porte d’une modeste maison de Stretta, un hameau dépendant de la commune de Morosaglia, on peut lire une inscription à la gloire de Pascal Paoli, «Le Père de la Patrie». Le rez-de-chaussée de cette demeure, qui fut celle du héros de l’indépendance corse, est transformé en chapelle et là reposent les restes du grand patriote qui ont été rapportés d’Angleterre en 1890.

Pascal Paoli était né à Stretta en 1725. Son père, qui combattait contre Gênes pour la liberté de son pays, n’avait guère le temps de s’occuper de son éducation. Il grandissait, ardent et fier, parmi la jeunesse de Moro­saglia, attendant avec impatience le jour où il pourrait, lui aussi, prendre l’épée contre les oppresseurs étran­gers.

Cependant, parfois il était distrait de ses belliqueuses pensées par une image, très douce, très pure, un peu effacée, celle de Barbara Carcopino.

Barbara avait à peu près son âge; elle était sa parente éloignée et, depuis sa plus tendre enfance, elle aimait son indomptable cousin. Les Carcopino n’étaient pas riches, pas plus que ne l’étaient les Paoli; ils avaient, les uns et les autres, été ruinés par les confiscations successives des Génois et c’est tout juste s’il leur res­tait quelques arpents plantés de châtaigniers; de quoi mener une vie presque paysanne.

Mais Pascal et Barbara possédaient plus que la richesse, ils avaient la jeunesse et l’amour.

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Le pays du diable

ilL est de par le monde peu de lieux de villégiature aussi complets qu’ Évisa. On est à deux tours de roues de l’admirable golfe de Porto, on se trouve  l’orée de la grande forêt d’Aïtone qui se poursuit par celle de- Valdoniello et, en même temps, on est au pied des hautes montagnes, dont les cimes, aux contours fantastiques, arrêtent les regards vers l’est. L’été, Évisa est assez fréquenté par les touristes, mais, à la fin de l’automne, au moment où nous nous y trouvions, les étrangers étaient partis et nous pouvions goûter tranquillement le charme sauvage et grandiose de cette admirable contrée.

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